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Combien valent vos titres ? Le guide complet de l’évaluation, à jour du référentiel DGFiP 2026

Par Mathieu Bouvard, expert-comptable inscrit à l’Ordre de Paris Île-de-France. Mis à jour le 18 juillet 2026.

Donner ses parts à ses enfants, transmettre par succession, céder à un associé, loger une trésorerie dans une holding, sécuriser un pacte Dutreil : à chaque fois, une même question, aux enjeux considérables — combien valent réellement ces titres ? L’administration cherche leur valeur vénale, et vient d’en refondre la méthode dans un guide attendu depuis vingt ans. Voici, méthode par méthode et exemple à l’appui, comment cette valeur se construit — et comment éviter la mauvaise surprise d’une rectification.

1. Il n’existe pas de « valeur fiscale » : on cherche la valeur vénale

C’est le point de départ que martèle le guide de la Direction générale des finances publiques : sauf disposition particulière, il n’existe pas de valeur fiscale d’une entreprise. Pour asseoir un impôt — droits de donation ou de succession, IFI, plus-value de cession —, il faut déterminer la valeur vénale : le prix qu’aurait entraîné le jeu normal de l’offre et de la demande, apprécié à la date précise du fait générateur (la donation, le décès, la cession).

La meilleure preuve de cette valeur reste une transaction comparable sur les mêmes titres, proche dans le temps. Le guide le rappelle nettement : quand une méthode par comparaison directe est disponible et probante, elle prime et ne se combine pas avec d’autres. À défaut de comparable — le cas le plus fréquent pour une société non cotée —, on mobilise les méthodes d’évaluation, le plus souvent en les combinant.

Une valeur unique, pas une fourchetteEn matière fiscale, la valeur vénale retenue est toujours une valeur unique. Les fourchettes servent à la réflexion ; l’acte, lui, porte un chiffre. C’est pourquoi la qualité de la justification compte autant que le montant.

2. Le grand retour d’un guide, modernisé

Le précédent guide datait de novembre 2006. La DGFiP en a publié une refonte complète en juin 2026, après une large consultation des organisations professionnelles. Il conserve les méthodes historiques — patrimoniale, rentabilité, rendement, goodwill — mais introduit explicitement les outils de la finance moderne : actualisation des flux de trésorerie (DCF), multiples de marché, et construction du coût du capital par le modèle d’évaluation des actifs financiers (taux sans risque, prime de risque, bêta sectoriel). La doctrine s’aligne enfin sur la pratique des évaluateurs.

Deux avertissements du guide doivent rester en tête tout au long de la lecture. D’abord, il ne fournit « pas de formules mécaniquement applicables », mais une ligne de conduite : hors le barème de l’usufruit, aucun taux, aucune pondération, aucune décote n’y est un barème. Ensuite, ce guide n’est pas opposable : ce n’est pas de la doctrine dont le contribuable pourrait se prévaloir, mais l’explicitation de la méthode de l’administration, laquelle reste sous le contrôle du juge de l’impôt.

3. Méthode 1 — la valeur patrimoniale (actif net réévalué)

On part des capitaux propres comptables, que l’on corrige pour passer d’une logique de coût historique à une logique de valeur réelle :

Le point le plus délicat est la fiscalité latente sur les plus-values latentes. Le critère décisif, confirmé par la jurisprudence, est le caractère nécessaire ou non du bien à l’exploitation :

Attention au piège des SCI : pour une SCI de gestion patrimoniale, la Cour de cassation refuse la décote de fiscalité latente, jugeant la cession de l’immeuble « purement hypothétique » (Cass. com. 14 novembre 2018). La déduction n’est admise, pour les biens non nécessaires, que si elle est étayée par des éléments concrets (CE 20 juin 2012, Mallart).

ExempleCapitaux propres 1 000 000 €. L’immeuble d’exploitation vaut 200 000 € de plus que sa valeur nette comptable (bien nécessaire → compté brut). Un portefeuille de titres non nécessaire recèle 400 000 € de plus-value, dont on déduit 25 % d’impôt latent, soit 300 000 € nets. ANR = 1 000 000 + 200 000 + 300 000 = 1 500 000 €.

Cette approche domine pour les sociétés patrimoniales (holdings passives, SCI). Pour une société d’exploitation, en revanche, elle ne peut en principe être retenue seule : elle se combine avec la rentabilité (jurisprudence constante Montrichard, Charlot).

4. Méthode 2 — la rentabilité (capitalisation du résultat normatif)

Ici, la valeur naît de ce que l’entreprise produit durablement. On capitalise un résultat normatif — c’est-à-dire la performance récurrente, une fois retraitée : rémunération du dirigeant ramenée au niveau du marché (à la hausse comme à la baisse), loyers et crédit-bail normalisés, éléments exceptionnels neutralisés, souvent une moyenne pondérée des trois derniers exercices. Le guide condamne d’ailleurs « l’erreur consistant à déterminer de manière mécanique un résultat normatif à partir des trois dernières liasses ».

Ce résultat est capitalisé à un taux qui reflète le risque, construit par composantes :

taux (k) = taux sans risque + bêta × prime de risque de marché + prime de taille

Le taux sans risque suit l’OAT 10 ans (de l’ordre de 3 à 3,5 %) ; la prime de risque des actions tourne autour de 5 à 8 % ; le bêta traduit la sensibilité du secteur (0,5 pour une activité défensive, 1 pour le marché, jusqu’à 1,5 et au-delà pour le cyclique ou la tech) ; une prime de taille (souvent 2,5 à 4 %) sanctionne la petite taille et l’illiquidité intrinsèque. Pour une PME non cotée, le taux ressort usuellement entre 10 et 15 %. La valeur se calcule par la formule de Gordon-Shapiro :

Valeur = Résultat net × (1 + g) / (k − g)

où g est la croissance à l’infini, prudente et proche de la croissance de l’économie (1 à 2,5 %), et impérativement inférieure au taux (sans quoi la formule diverge).

ExempleRésultat net normatif 150 000 €. Taux = 3,5 % + 1,0 × 5,5 % + 3 % = 12 %. Croissance g = 2 %. Valeur de rentabilité = 150 000 × 1,02 / (0,12 − 0,02) = 153 000 / 0,10 = 1 530 000 €.

5. Méthode 3 — la valeur de rendement (dividendes)

On capitalise le dividende récurrent à un taux de rendement exigé : Valeur = dividende / taux de rendement. Le guide la réserve « aux entreprises qui pratiquent une politique régulière de distribution, pour apprécier plus particulièrement la valeur des titres minoritaires ». Point capital : cette méthode intègre déjà le caractère minoritaire — lui superposer une décote de minorité reviendrait à compter deux fois la même chose. Ses limites : elle est inapplicable sans distribution, et inadaptée aux titres de contrôle (c’est le majoritaire qui décide de mettre en réserve).

6. Méthode 4 — le goodwill (rente du superprofit)

Quand une entreprise dégage une rentabilité supérieure à la rémunération normale de ses capitaux, cet excédent — le superprofit — révèle un actif incorporel, le goodwill. On le capitalise sur une durée limitée, le temps que la concurrence l’érode :

Goodwill = superprofit × [1 − (1 + i)−n] / i, puis Valeur = actif net réévalué (hors incorporels) + Goodwill

où le superprofit = résultat normatif − (taux × actif net), i est le taux d’actualisation (en pratique le coût du capital) et n la durée de la rente, en général de 5 à 8 ans (davantage si le superprofit est très pérenne). Variante simple et répandue, la méthode des praticiens retient la moyenne de la valeur patrimoniale et de la valeur de rentabilité.

ExempleActif net (hors incorporels) 1 000 000 €, résultat normatif 150 000 €, rémunération normale attendue 8 % × 1 000 000 = 80 000 €. Superprofit = 70 000 €. Sur 5 ans à 8 %, le multiple vaut [1 − 1,08−5] / 0,08 ≈ 3,99. Goodwill = 70 000 × 3,99 ≈ 279 000 €. Valeur ≈ 1 279 000 €.

7. DCF et multiples : les apports du guide 2026

Le DCF (actualisation des flux de trésorerie) actualise les flux futurs prévisionnels au coût moyen pondéré du capital, ajoute une valeur terminale, puis retranche l’endettement financier net pour obtenir la valeur des titres. Puissant mais exigeant : la valeur terminale y pèse souvent 70 % du total, ce qui en fait le point de vigilance numéro un.

Les multiples appliquent un coefficient de marché à un agrégat : valeur d’entreprise = multiple × EBE (de l’ordre de 4 à 7 pour une PME), dont on retranche la dette financière nette pour obtenir la valeur des titres. Le guide avertit : l’EBE (normé) n’est pas l’EBITDA (non normé), on ne croise pas les deux, et l’on privilégie les multiples d’EBIT et d’EBE.

Exemple (recoupement)EBE 300 000 € × multiple 5 = 1 500 000 € de valeur d’entreprise, moins 200 000 € de dette nette = 1 300 000 € de valeur des titres. Utile pour vérifier la cohérence des méthodes principales.

8. Combiner : la grille de pondération du guide

Sauf société purement patrimoniale, on ne choisit pas une méthode, on les pondère — selon la nature de la société et selon que le paquet de titres emporte ou non le pouvoir de décision. Le guide reproduit, « à titre purement indicatif et sans caractère contraignant », la grille suivante (VM = valeur mathématique/patrimoniale ; VR = valeur de rentabilité) :

Paquet de titresPME petitePME moyenneGrande commercialeIndustrielleHolding / SCI
Majoritaire75 % VM + 25 % VR67 % / 33 %50 % / 50 %33 % VM + 67 % VR80 % VM + 20 % VR
Minoritaire50 % / 50 %33 % / 67 %25 % VM + 75 % VR67 % / 33 %

Point structurant, souvent ignoré : cette pondération différenciée « permet d’écarter l’usage d’une prime de contrôle ou d’une décote de minorité ». Autrement dit, l’administration traite le pouvoir par la pondération — pas par une prime ou une décote supplémentaire.

ExemplePME commerciale petite, paquet majoritaire. VM (patrimoniale) 1 500 000 €, VR (rentabilité) 1 530 000 €. Valeur pondérée = (3 × 1 500 000 + 1 530 000) / 4 = 1 507 500 €. Les recoupements par le rendement et les multiples (autour de 1,3 à 1,5 M€) confortent l’ordre de grandeur.

9. Primes et décotes : la zone sensible

La valeur pondérée est ajustée d’un facteur unique et argumenté. Le guide impose une appréciation globale du niveau, jamais un empilement mécanique. Ordres de grandeur admis par la jurisprudence (ce ne sont pas des barèmes) :

Prime / décoteOrdre de grandeurRepère jurisprudentiel
Décote de minorité (à défaut de pondération)≈ 10 %Cass. com. 9 juin 2015
Prime de contrôle≈ 20 %Cass. com. 3 février 2015
Décote d’illiquidité (titres non cotés)≈ 20 à 30 %Cass. com. 16 février 2016
Décote pour dépendance à un homme-clé≈ 10 %Cass. com. 1er avril 1997
Décote de holding (globale)appréciée au cas par casCE 20 juin 2012, Mallart
Titres sous pacte Dutreil / inaliénables0 %Cass. com. 15 février 2023

Trois règles de bon sens, souvent la cause des redressements :

10. Les cas qui échappent aux formules

Titres démembrés (usufruit / nue-propriété)

Pour les droits de mutation à titre gratuit (donation, succession), la répartition suit le barème viager de l’article 669 du CGI — le seul vrai barème opposable du sujet — selon l’âge de l’usufruitier :

Âge de l’usufruitier (révolus)UsufruitNue-propriété
Moins de 21 ans90 %10 %
De 21 à 30 ans80 %20 %
De 31 à 40 ans70 %30 %
De 41 à 50 ans60 %40 %
De 51 à 60 ans50 %50 %
De 61 à 70 ans40 %60 %
De 71 à 80 ans30 %70 %
De 81 à 90 ans20 %80 %
À partir de 91 ans10 %90 %

Ce barème vaut pour les mutations à titre gratuit. En cas de cession onéreuse d’un usufruit temporaire, c’est au contraire la valeur économique (actualisation des flux de dividendes prévisionnels) qui s’impose (CE 30 septembre 2019) : y appliquer le barème 669 est un motif classique de redressement.

Sociétés déficitaires, start-up, holdings animatrices

11. Sécuriser son évaluation

Deux leviers réduisent fortement le risque. D’abord le rescrit valeur (article L. 18 du Livre des procédures fiscales) : avant une donation d’entreprise, on soumet à l’administration un dossier d’évaluation complet ; elle dispose de six mois pour répondre, et son accord exprès est opposable si la donation est enregistrée dans les trois mois. Nouveauté à connaître : la loi du 26 mai 2026 instaure un « silence vaut accord » à six mois, mais pour les seules PME au sens européen ; pour les autres, l’accord exprès reste requis (et les holdings non animatrices restent hors champ).

Ensuite, le dossier de valorisation motivé : un rapport multicritère, cohérent avec le guide, aux retraitements documentés et aux décotes justifiées au cas par cas. C’est lui qui, en pratique, renverse la difficulté probatoire — car l’administration doit prouver à la fois la sous-évaluation et la justesse de sa propre valeur —, sert de socle au rescrit, et démontre la bonne foi en cas de contrôle.

12. Ce qu’il faut retenir

Estimez vos titres en 2 minutesNotre simulateur applique cette méthodologie — ANR avec fiscalité latente, rentabilité, pondération du guide, décotes sans double emploi, recoupements et répartition usufruit/nue-propriété. Lancer le simulateur de valorisation

Le résultat du simulateur ou d’un rapport est-il opposable à l’administration ?

Non. Le guide de la DGFiP lui-même n’est pas opposable : il encadre l’administration sous le contrôle du juge. Toute estimation est indicative et doit être motivée au regard de votre dossier réel. Seul un rescrit valeur accepté engage l’administration.

Pourquoi la valeur diffère-t-elle selon que je suis majoritaire ou minoritaire ?

Parce que le pouvoir de décision a une valeur. Le guide le traduit en pondérant davantage la rentabilité pour un minoritaire (qui subit la politique de distribution) et davantage le patrimonial pour un majoritaire. Il traite ainsi le contrôle par la pondération, sans prime ni décote additionnelle.

Peut-on appliquer une décote d’illiquidité de 30 ou 40 % ?

Prudence. Les décotes d’illiquidité admises tournent autour de 20 à 30 %, jamais en cumul avec un autre abattement couvrant la même réalité (par exemple une prime de taille déjà intégrée au taux). Au-delà de 40 % de décote globale, la justification devient très difficile.

Faut-il déduire la fiscalité latente sur les plus-values ?

Uniquement sur les biens non nécessaires à l’exploitation, qui pourraient être cédés. Sur un actif d’exploitation destiné à rester dans l’entreprise, elle n’est pas déductible. Elle est même refusée par la jurisprudence pour les SCI de gestion patrimoniale.

Quelle croissance « g » retenir dans la formule de rentabilité ?

Une croissance à l’infini prudente, proche de celle de l’économie (1 à 2,5 %), et toujours inférieure au taux de capitalisation. Une croissance surestimée gonfle artificiellement la valeur et fragilise le dossier ; c’est un point que l’administration examine de près.

Mon pacte Dutreil me donne-t-il droit à une décote ?

Non. La position est ferme (Cass. com. 15 février 2023) : l’engagement de conservation Dutreil, comme une clause d’inaliénabilité temporaire, ne justifie aucune décote spécifique. L’avantage du Dutreil est l’abattement de 75 % sur l’assiette, pas une minoration de la valeur des titres.

Une valorisation qui tient la route

Donation, transmission, cession, pacte Dutreil, rescrit valeur : au-delà de l’ordre de grandeur, une évaluation motivée et multicritère sécurise votre opération et renverse la charge de la preuve. Construisons-la ensemble.

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