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Le démembrement de propriété : usufruit et nue-propriété expliqués

Par Mathieu Bouvard, expert-comptable inscrit à l’Ordre de Paris Ile-de-France. Mis à jour le 1er juillet 2026.

Démembrer un bien, c’est le couper en deux droits distincts : l’usufruit, qui donne l’usage et les revenus, et la nue-propriété, qui donne la propriété du capital. Bien utilisé, ce mécanisme est l’un des outils les plus puissants pour transmettre un patrimoine en payant beaucoup moins de droits. Voici comment il fonctionne, concrètement, en 2026.

1. Qu’est-ce que le démembrement de propriété ?

La pleine propriété d’un bien réunit en réalité trois prérogatives : le droit d’user du bien, le droit d’en percevoir les fruits (loyers, dividendes) et le droit d’en disposer (le vendre, le donner). Démembrer la propriété consiste à séparer ces droits entre deux personnes.

L’usufruitier et le nu-propriétaire

Le démembrement peut être viager (l’usufruit dure jusqu’au décès de l’usufruitier) ou temporaire (il est fixé pour une durée déterminée, par exemple dix ans). Il peut porter sur un bien immobilier, sur des parts de société, sur un portefeuille de titres ou sur des parts de SCPI.

2. Le barème fiscal de l’article 669 du CGI

Pour répartir la valeur entre usufruit et nue-propriété, l’administration fiscale impose un barème unique, fixé par l’article 669 du Code général des impôts. Ce barème, inchangé depuis 2004, est toujours en vigueur en 2026. Il dépend uniquement de l’âge de l’usufruitier : plus celui-ci est jeune, plus son usufruit a de la valeur, car il est censé en profiter plus longtemps.

Âge de l’usufruitierValeur de l’usufruitValeur de la nue-propriété
Jusqu’à 20 ans révolus90 %10 %
De 21 à 30 ans révolus80 %20 %
De 31 à 40 ans révolus70 %30 %
De 41 à 50 ans révolus60 %40 %
De 51 à 60 ans révolus50 %50 %
De 61 à 70 ans révolus40 %60 %
De 71 à 80 ans révolus30 %70 %
De 81 à 90 ans révolus20 %80 %
À partir de 91 ans10 %90 %

Ce barème est obligatoire pour le calcul des droits d’enregistrement (donation, succession). Pour un usufruit à durée fixe, une autre règle s’applique : l’usufruit temporaire est évalué forfaitairement à 23 % de la valeur de la pleine propriété par tranche de dix ans, sans fraction, et sans pouvoir dépasser la valeur de l’usufruit viager déterminée par le barème ci-dessus.

L’idée clé à retenirQuand un parent donne la nue-propriété d’un bien tout en gardant l’usufruit, les droits de donation ne sont calculés que sur la valeur de la nue-propriété, qui est inférieure à la pleine propriété. C’est tout l’intérêt fiscal du mécanisme.

3. La donation avec réserve d’usufruit : l’usage le plus courant

Le montage le plus répandu est la donation de la nue-propriété d’un bien à ses enfants, le parent conservant l’usufruit. Le parent continue d’habiter le logement ou d’en percevoir les loyers de son vivant ; les enfants, eux, deviennent nus-propriétaires immédiatement.

Pourquoi c’est avantageux

Autrement dit, la valeur prise par le bien entre la donation et le décès échappe totalement à l’impôt. C’est ce qui rend l’opération particulièrement efficace lorsqu’elle est réalisée tôt.

Exemple Un parent de 65 ans donne à son enfant la nue-propriété d’un appartement valant 400 000 euros et conserve l’usufruit. Dans la tranche de 61 à 70 ans, l’usufruit vaut 40 % et la nue-propriété 60 %. La donation est donc taxable sur 400 000 x 60 % = 240 000 euros. Après l’abattement de 100 000 euros, les droits ne portent que sur 140 000 euros. Au décès du parent, l’enfant récupère la pleine propriété des 400 000 euros (ou davantage si le bien s’est valorisé) sans payer un euro de droits de succession supplémentaire.

4. Qui paie quoi entre usufruitier et nu-propriétaire ?

Le démembrement crée des droits, mais aussi des obligations. La répartition des charges est une source fréquente de litiges familiaux : mieux vaut la connaître à l’avance.

Charge ou dépenseÀ la charge de l’usufruitierÀ la charge du nu-propriétaire
Entretien courant et menues réparationsOuiNon
Grosses réparations (gros oeuvre, toiture, murs porteurs)NonOui
Taxe foncièreOuiNon
Impôt sur les revenus fonciersOui (il perçoit les loyers)Non
Assurance du bienOuiNon

Sur le plan fiscal, l’usufruitier déclare les loyers qu’il encaisse et supporte donc l’impôt sur le revenu et les prélèvements sociaux de 17,2 % sur les revenus fonciers. Le nu-propriétaire, qui ne perçoit rien, n’a en principe rien à déclarer pendant la durée du démembrement.

5. Démembrement et impôt sur la fortune immobilière

Pour l’impôt sur la fortune immobilière (IFI), la règle de principe est claire : c’est l’usufruitier qui déclare le bien démembré pour sa valeur en pleine propriété, comme s’il en était plein propriétaire. Le nu-propriétaire, lui, n’a en principe rien à déclarer.

Il existe toutefois une exception importante : dans certains cas prévus par la loi, notamment lorsque le démembrement résulte de la succession du conjoint et que l’usufruit du conjoint survivant est d’origine légale, la valeur du bien est répartie entre usufruitier et nu-propriétaire selon le barème de l’article 669. Cette subtilité a un impact direct sur le seuil d’assujettissement à l’IFI, qui reste fixé à 1,3 million d’euros de patrimoine immobilier net.

Attention au quasi-usufruitLorsque l’usufruit porte sur une somme d’argent (par exemple le produit d’une assurance-vie ou d’une vente), il devient un quasi-usufruit : l’usufruitier peut dépenser le capital, mais doit le restituer en valeur à son décès. La déductibilité fiscale de cette dette de restitution a été encadrée depuis 2024 (article 774 bis du CGI) ; un accompagnement est ici indispensable.

6. Le démembrement de parts de société et la stratégie familiale

Le démembrement ne concerne pas que l’immobilier détenu en direct. Il s’applique très souvent aux parts de SCI familiale ou aux titres d’une société d’exploitation. Le dirigeant peut donner la nue-propriété des parts à ses enfants tout en conservant l’usufruit, donc le pouvoir de percevoir les dividendes et, selon ce que prévoient les statuts, de voter en assemblée.

Combiner les outils

Ces montages doivent être rédigés avec soin (statuts, convention de démembrement, clauses de répartition du résultat), car une rédaction approximative peut faire perdre tout le bénéfice fiscal, voire être requalifiée par l’administration.

7. Les points de vigilance avant de se lancer

Le démembrement est un outil puissant, mais il n’est pas universel. Quelques précautions s’imposent.

C’est précisément parce que le démembrement engage le patrimoine sur le long terme qu’il mérite une analyse globale, intégrant la situation familiale, civile et fiscale.

8. Foire aux questions

Le nu-propriétaire paie-t-il des impôts sur le bien ?

En principe non, tant que dure le démembrement. Il ne perçoit aucun revenu et n’a donc rien à déclarer au titre des revenus fonciers. Ce sont les loyers, encaissés par l’usufruitier, qui sont imposés chez ce dernier, prélèvements sociaux de 17,2 % compris.

Que se passe-t-il au décès de l’usufruitier ?

L’usufruit s’éteint et le nu-propriétaire récupère automatiquement la pleine propriété. Grâce à l’article 1133 du CGI, cette reconstitution ne génère, dans le cas général, aucun droit de succession. Seuls restent des frais d’acte limités.

Peut-on vendre un bien démembré ?

Oui, mais l’accord de l’usufruitier et du nu-propriétaire est nécessaire. Le prix de vente est ensuite réparti entre eux selon le barème de l’article 669, sauf convention de report de l’usufruit sur un nouveau bien ou sur le prix.

Le démembrement réduit-il vraiment les droits de donation ?

Oui. Comme les droits ne portent que sur la valeur de la nue-propriété, toujours inférieure à la pleine propriété, l’assiette taxable est mécaniquement réduite. Plus la donation est réalisée tôt, plus la nue-propriété est faible et plus l’économie est importante.

Démembrement ou assurance-vie : que choisir ?

Ce ne sont pas des concurrents mais des outils complémentaires. L’assurance-vie permet de transmettre jusqu’à 152 500 euros par bénéficiaire en franchise de droits pour les versements effectués avant 70 ans ; le démembrement, lui, est adapté à l’immobilier et aux parts de société. Une stratégie patrimoniale solide combine souvent les deux.

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